Historicité des mythes grecs 3/3 :

Le retour des Héraclides et la fin de l'âge héroïque

En attendant la publication, courant de semaine prochaine, de deux billets que j'espère avoir le temps de mettre en forme consacrés à l'élection présidentielle américaine et à un point sur la situation en Syrie et au Moyen orient, j'ai décidé de vous livrer ce week-end, découpé en trois billets, un extrait d'une dizaine de pages de mon livre Histoire du Siècle à venir (cf. les liens ci-contre à droite, notamment pour ceux qui recherchent la version électronique du livre) dans lequel je m'intéresse à l'histoire de l'empire mycénien, dont je m'attache à retracer l'histoire en croisant les sources mythiques et archéologiques, en soulignant leurs nombreux points de concordance. Comme d'habitude, n'hésitez pas à partager si vous trouvez cela intéressant. 

Aujourd'hui, troisième partie de l'extrait (le premier est ici, le deuxième là) consacré à l'historicité des derniers mythes héroïques grecs et à la fin de l'empire mycénien.

 

Néanmoins cette double défaite d’une importante coalition est un dur revers pour l’empire mycénien, qui a non seulement rendu très éphémère sa domination en Asie, mais l’a sans doute assez largement vidé de ses soldats et exposé à son tour aux agressions, et ce d’autant qu’à la même époque le monde mycénien est marqué, d’après l’archéologie, par une série de destructions importantes : « à la fin de l’HR III B [soit l’Helladique Récent III B, c’est-à-dire autour de 1200 avant notre ère], nous avons affaire à une modification brutale de l’organisation économique et politique d’une société, mais cette modification n’entraîne apparemment pas de changement culturel majeur »[12]. Quelle peut-être cette modification brutale de l’organisation économique et politique dans la continuité culturelle ? La description évoque une révolution, un changement de régime, mais l’archéologie n’a pas encore répondu à cette question, et l’on en est réduit aux conjectures. On peut essayer de comprendre en cherchant du côté de la légende : au retour de la guerre de Troie, Agamemnon est assassiné par l’amant de son épouse, Egisthe, qui usurpe alors son trône avant d’être à son tour tué par Oreste, fils d’Agamemnon. A tout le moins, cette part de la légende évoque une lutte pour le pouvoir au sommet de l’empire mycénien, Agamemnon étant présenté par l’Iliade comme le suzerain de tous les rois achéens. Cependant il ressort des récits homériques qu’une bonne partie des rois partis en expédition ne revinrent jamais, sans que les récits héroïques ne donnent beaucoup d’information sur ce qu’il advint par la suite de leurs cités. On peut dès lors conjecturer, suite à l’affaiblissement de l’aristocratie ayant subi une véritable saignée durant la guerre hittite et les expéditions égyptiennes (de la même manière qu’en France médiévale les lourdes pertes de la noblesse durant la Guerre de Cent Ans favorisèrent l’accroissement du pouvoir royal), une centralisation renforcée du gouvernement mycénien entraînant des troubles civils en Grèce, d’une manière semblable aux guerres civiles qui déchirèrent Rome après sa victoire contre l’ennemi carthaginois et aboutirent à l’Empire. Une telle conjecture pourrait expliquer la destruction de nombreux palais mycéniens, centres locaux du pouvoir s’opposant à un contrôle accru de Mycènes. La centralisation aurait représenté une violation de l’esprit d’égalité entre les cités achéennes symbolisée par le serment de Tyndare, jadis porté par Agamemnon.

Une chose est sûre : c’est à la fin du XIIe siècle avant notre ère que disparaît la civilisation mycénienne : « Vers la fin de l’HR III C [Helladique Récent III C, soit autour de 1050 avant notre ère], on constate la disparition presque complète de certaines pratiques, comme l’inhumation collective dans des tombes à chambres, et la multiplication d’usages de remplacement - sépultures individuelles dans des cistes et des puits, crémation des cadavres »[13]. Mycènes elle-même est définitivement détruite dans la deuxième moitié du XIIe siècle avant notre ère. Mais là encore, l’archéologie ignore les raisons et les conditions exactes de cet effondrement ; on a envisagé un changement climatique (c’est à la mode depuis quelques décennies) ou une trop grande rigidité de l’administration, ce qui correspondrait assez aux conséquences, après un siècle, d’un mouvement centralisateur brutal.

La tradition héroïque paraît garder une trace de cette évolution terminale : après l’assassinat de l’usurpateur Egisthe, Oreste s’enfuit et se rend à Athènes, où il est absous de son crime par l’assemblée des citoyens, avant de retourner régner à Mycènes, selon Apollodore[14], ce qui pourrait constituer une lecture légendaire d’un effort d’Oreste pour légitimer politiquement son ascension sur le trône après une période de guerre civile en Grèce, une sorte de fondation d’un nouveau régime après l’abolition de l’ordre établi avec le « serment de Tyndare », un peu comme la mutation impériale opérée par Octave-Auguste à Rome, mille ans plus tard. 

Après Oreste, son fils Tisamène monte sur le trône, mais est renversé par le « Retour des Héraclides », interprété par l’archéologie comme étant la migration des Doriens, en provenance d’Illyrie, vers le Péloponnèse, et qui aurait eu dans la chute de l’empire mycénien un rôle voisin de celui des Grandes Migrations barbares dans le destin de Rome, faisant s’écrouler un édifice impérial déjà fragilisé par les rigidités administratives et les difficultés économiques en découlant. A la date de cette migration correspond l’extinction de la civilisation mycénienne et les changements culturels définitifs évoqués plus haut ; à cette extinction de la civilisation mycénienne correspond, dans la culture héroïque grecque, la fin du temps des héros, puisque la génération de Tisamène est la dernière[15].

Les invasions doriennes

Il est intéressant de noter que, malgré la rupture entre la chronologie d’Hérodote pour ce qui est de la fin du conflit troyen et les données archéologiques égyptiennes quant aux invasions des Peuples de la Mer, si l’on prend pour date approximative du retour d’Agamemnon le laps de temps entre la chute de l’empire hittite (vers 1200 avant notre ère) et la victoire de Ramsès III sur les envahisseurs (vers 1180 avant notre ère), le règne de Tisamène débute environ une génération plus tard, soit vers la deuxième moitié du XIIe siècle avant notre ère. C’est-à-dire qu’au total, le compte des générations mythologiques et les événements qui leur sont associés s’accorde avec les données archéologiques des faits d’Héraclès à la guerre de Troie, puis de la fin de la guerre de Troie à la chute de la civilisation mycénienne,  mais soit le récit homérique de la guerre de Troie elle-même, avec ses dix ans, est trop court d’un demi-siècle, soit la tradition héroïque a oublié une ou deux génération, peut-être celles des expéditions vers l’Egypte, les échecs n’ayant pas laissé matière à récits glorieux ; il n’en serait alors resté qu’un écho dans les errances de Ménélas sur le chemin du retour de Troie. Nous tendons à faire nôtre l’hypothèse de la compression de la guerre de Troie en une seule génération, car les données de la tradition héroïque elle-même semblent y incliner : les auteurs grecs archaïques et classiques livrent une douzaine de dates différentes pour la guerre de Troie, mais la plupart de ces estimations situent le conflit approximativement entre le milieu du XIIIe et le milieu du XIIe siècle, fourchette large qui peut être l’héritage d’une longueur du conflit bien supérieure à la décennie homérique.

 

On se souviendra que c'est sur les ruines de cet empire mycénien envahi que devait naître, après des « siècles obscurs » pendant lesquels la connaissance de l'écriture fut perdue, la brillante civilisation hellénique. Les archéologues ont remarqué que, dans la hiérarchie administrative mycénienne, les représentants locaux du pouvoir, d’un rang relativement bas, sont nommées sur les tablettes en linéaire B qa-si-re-u, que l’on interprète comme une forme primitive du titre de basileus en usage dans la Grèce archaïque et classique pour désigner un roi, et qui désignerait plus tard l’empereur byzantin. Au temps de Mycènes, le souverain n’est pas le qa-si-re-u, mais le wa-na-ka, assimilé à l’anax homérique, titre que portent bien peu de personnages, et principalement Agamemnon, fréquemment appelé anax anthropon, le « haut roi des hommes ».

Dans la tradition homérique, les basileis ne sont pas des monarques mais semblent plutôt exercer une part de pouvoir d’une manière collective, en conseils de pairs[16]. Lors de la guerre de Troie, on les trouve assemblés autour d’Agamemnon, wanax, comme le conseil des barons entourait le roi à l’époque féodale. L’évolution du terme qa-si-re-u vers basileus, soit d’une fonction particulière, peut-être partiellement héritage traditionnel intégré dans l’organisation administrative mycénienne, vers une fonction monarchique en Grèce archaïque et classique, semble analogue à l’évolution du comes romain vers le comte féodal : à l’origine le comes était, sous la République, un conseiller informel, accompagnant un magistrat romain dans ses déplacements ; le terme ne devint officiel qu’avec Auguste, qui créa les comes Augusti, puis la charge devint dans le gouvernement impérial, au Bas-Empire, une sorte de ministère : il y avait le comte au trésor, le comte aux affaires militaires... La fonction recouverte par le titre évolua encore fortement sous les Mérovingiens et les Carolingiens, devenant d’abord une charge non héréditaire de gouvernement d’un territoire au nom du monarque, puis se transformant en charge héréditaire et propriété de son titulaire, un titre de haute noblesse. Le titre de duc a une histoire semblable : grade militaire au Bas-Empire, il devient une sorte de super-comte rassemblant le commandement sur des territoires plus larges, et comme le comté devient héréditaire à la fin du règne des Carolingiens. De nombreux comtes et ducs, au Moyen Age, étaient si puissants qu’ils étaient pratiquement indépendants, quasi-souverains sur leurs terres : ainsi du comte de Toulouse, du duc de Bretagne ; d’autres, plus nombreux, étaient pairs de leurs royaumes, c’est-à-dire d’influents conseillers du roi. De la même manière il semble qu’avec la disparition du wa-na-ka, les qa-si-re-we aient développé sur les ruines de l’administration mycénienne un pouvoir local fort, matrice de l’organisation politique primordiale des cités de la Grèce archaïque.

 

Si cela vous a plu, retrouvez d'autres analyses du genre et plus encore dans mon livre Histoire du Siècle à venir.

[12] René Treuil, Pascal Darcque, Jean-Claude Poursat et Gilles Touchais, Les civilisations égéennes du Néolithique et de l’Âge du Bronze..., op. cit.,   p. 382.

[13] Ibid.,  p. 383.

[14] Epitomé, VI, 23-24.

[15] Cf. Giovanni Tosetti, « La dernière génération héroïque, un parcours historico-religieux et sémio-narratif, d’Hésiode au ps.-Apollodore », Actes du Xe colloque du CIERGA, Kernos, 19, 2006. http://kernos.revues.org/440#tocto2n5

[16] Voir Pierre Carlier, « Qa-si-re-u et qa-si-re-wi-ja », Aegeum, Liège,  no 12,‎ 1995, p. 355. On trouve une belle synthèse des connaissance actuelles sur la place dans la hiérarchie et la signification des termes wa-na-ka et qa-si-r-u dans Jan Paul Crieelard, « The "Wanax to Basileus model" reconsidered : authority and ideology after the collapse of the myceanean palaces », The « Dark Ages » revisited, acts of an international symposium in memory of William D. E. Coulson, University of Thessaly, Volos, 14-17June 2007, Vol. 1, p. 83-111.

© 2019 – Philippe Fabry

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