L'islamo-gauchisme sera le nouveau communisme

La récente passe d'armes entre Jean-Luc Mélenchon et Manuel Valls est pour moi l'occasion de traiter ce sujet dans toute la profondeur qu'il mérite :  au cours de celle-ci l'ancien Premier ministre a accusé la France Insoumise de tenir un discours "islamo-gauchiste", de ce terme, islamo-gauchisme, désignant une certaine complicité entre l'extrême-gauche révolutionnaire et l'islam radical, dont les mentalités politiques violentes sont proches, et qui se retrouvent sur certaines obsessions : le conflit israélo-palestinien, la détestation de l'Amérique et du système capitaliste.

Il y a deux ans, je publiais ici même un article établissant un parallèle historique entre le bolchévisme et l'islamo-terrorisme, ou djihdisme.

J'ai repris, comme une donnée, ce parallèle dans mon Atlas des guerres à venir, en particulier dans le cadre du parallèle global bolchévisme-fascisme/djihadisme-poutinisme, et ce afin d'analyser le rôle de l'internationale islamiste dans la guerre à venir. Les lecteurs du livre se souviendront, et ceux qui ne l'ont pas lu apprendront, que l'islamisme sera utilisé comme masse de manoeuvre par les Occidentaux pour défaire la Russie, comme les Alliés ont utilisé l'Union soviétique contre l'Allemagne nazie ; aussi bien les Américains ont-ils déjà utilisé les moudjahidines afghans pour vaincre l'URSS à la fin de la Guerre froide. J'explique que le fer de lance de l'islamisme dans cette guerre à venir sera la Turquie d'Erdogan, ce Staline musulman qui a considérablement renforcé son pouvoir au cours de l'année passée et, après avoir mené en Syrie une guerre indirecte contre la Russie en soutenant les groupes ennemis d'Assad, comme Staline et Hitler s'étaient opposés dans la guerre d'Espagne, a engagé à présent une collaboration avec la Russie autour d'Idleb, ce qui peut s'analyser comme une forme de pacte germano-soviétique : l'on ne peut aujourd'hui faire autrement que considérer que la Turquie est un état-membre de l'OTAN qui a fait défection, et se fournit désormais en armement chez Poutine en disant pis que pendre de l'Amérique.

J'expose également dans mon livre comment, après l'effondrement de la Russie, la Turquie, qui pendant la guerre bénéficiera probablement du soutien du Moyen Orient sunnite,  profitera du vide laissé pour mener une politique panturque et panislamique, comme la Prusse avait profité de la chute de Napoléon pour constituer l'Empire allemand et Staline de la chute d'Hitler pour étendre l'Empire russe plus loin qu'il n'était jamais allé (je ne reprends pas ici en détail la trajectoire de l'impérialisme revanchard, que j'estime connue de mes lecteurs). La guerre devrait donc laisser derrière elle un puissant Empire panturc dont les frontières seraient approximativement les suivantes :

Je voudrais aujourd'hui compléter ces conclusions de mon livre par une projection au-delà de cette date, en analysant les conséquences globales de la constitution de cette nouvelle puissance, en m'appuyant en particulier sur la poursuite de ce parallèle avec le communisme, mais aussi la poursuite du parallèle entre l'histoire turque moderne et perse ancienne, que je qualifiais dans mon Histoire du Siècle à venir de "Cycle D", et enfin  du "cycle C", mon parallèle entre les trajectoires historiques du judaïsme antique et de l'islam. Ces trois angles d'approche convergent en effet vers les mêmes conclusions ; je vais donc m'efforcer d'exposer clairement tout ceci.

Conclusions du parallèle islamisme/communisme

Comme chacun sait, après la Seconde guerre mondiale et la constitution de l'Empire soviétique, le communisme est demeuré puissant dans certains pays en dehors des frontières du Pacte de Varsovie : en France, jusqu'à la fin des années 1970, le Parti communiste était la force hégémonique à gauche, avec plus de 20% des voix. Même les partis communistes ou socialistes de moindre importance servaient encore de relais d'influence à Moscou.

Dans l'hypothèse de la constitution d'une sorte d'empire panturc et panislamiste, sous l'égide de la Turquie telle qu'Erdogan est en train de la transformer, c'est-à-dire selon l'idéologie des Frères musulmans, il est vraisemblable que cette puissante entité politique cherchera à constituer des réseaux d'influence un peu partout, et notamment en Europe. Nous en avons déjà des indices : d'abord, Erdogan utilise les communautés turques en Europe comme des relais d'influence, et tente de cultiver leur puissance en les incitant à faire des enfants et à ne pas adopter la culture européenne. Ensuite, des partis musulmans ont commencé à apparaître en Europe : le parti "islam" en Belgique, l'union des musulmans démocratiques de France, en Espagne le Partido Renacimiento y Union de Espana. Ils sont certes groupusculaires, pour l'instant, mais pourraient, au lendemain de la guerre, bénéficier d'un élan important : d'abord, du soutien financier de l'empire panislamiste, ensuite du prestige turco-musulman acquis durant la guerre, enfin du fait que l'islamisme pourra se présenter, comme le communisme au lendemain de la Seconde guerre, comme l'alternative politique au système capitaliste occidental : dans l'après-guerre, étant donné que le poutinisme aura été complètement discrédité et avec lui toutes les extrêmes-droites nationalistes antiaméricaines, l'islamisme se trouvera en situation de monopole de fait pour ce qui est de l'antiaméricanisme et de l'anticapitalisme ; outre les musulmans eux-mêmes, de tels partis seraient donc susceptibles de séduire une frange de la population, par rejet du système - ce qui serait précisément la continuité de l'islamo-gauchisme existant actuellement. Par ailleurs, il faudrait aussi s'attendre à ce qu'une partie de la vieille droite européenne bascule également vers cette mouvance par goût pour la mentalité religieuse intégriste ; je suis prêt à parier que certains pourraient développer un discours pro-islamiste sur le thème de la régénération morale. Ce ne sera cependant pas l'essentiel de l'électorat de ces partis islamo-gauchistes.

Dans mon dernier livre, je supposais que cet empire panturc sunnite sera nécessairement hostile à l'empire américain, et que l'après-guerre se fera sur le mode de la guerre froide, dans laquelle cet empire panislamiste tentera de s'imposer véritablement dans l'ensemble du monde musulman tandis que les Etats-Unis chercheront à endiguer ce mouvement.

Or, l'on peut aller encore un peu plus loin, et envisager que, comme pour la Russie en 1945, la constitution de l'Empire panturc constituera pour la Turquie le point de départ d'une trajectoire historique de type "impérialisme revanchard". Auquel cas la guerre provoquant l'effondrement de l'Empire, équivalent de la guerre de Sept Ans pour la France et de la Grande guerre pour l'Allemagne, devrait débuter une quarantaine d'années après. Si l'on prend comme date de fin estimée de la prochaine guerre les alentours de 2025, cela nous mène autour de 2065. 

Les enseignements d'une poursuite du cycle D

Dans Histoire du Siècle à venir, le parallèle que j'établissais entre les empires assyrien et perse achéménide de l'Antiquité et les empires seldjoukide et ottoman à l'époque médiévale et moderne s'achevait avec une dixième étape :

10 ) Effondrement total face à A, l’Empire est conquis par la civilisation A.

Antiquité : Alexandre le Grand : effondrement de l’Empire achéménide, colonisation grecque.

Epoque moderne : Effondrement total avec la Première Guerre mondiale, l’essentiel de l’Empire est conquis par l’Europe.

Je pense avoir fait alors une erreur en pensant que le cycle s'arrêtait là. Cela vient du fait qu'il y a quelques années, lorsque j'écrivais ceci, je ne voyais absolument pas comment la Turquie pourrait redevenir une superpuissance comme elle le fut jadis.

A présent que je parviens à concevoir une telle évolution, elle m'apparait correspondre à la renaissance d'un empire perse indépendant de toute civilisation A (à l'époque la civilisation hellénistique, représentée par les Séleucides après la mort d'Alexandre le Grand) avec l'apparition, dans la deuxième moitié du IIe siècle avant notre ère, de l'Empire parthe sous le commandement de Mitrhidate Ier (qu'il ne faut pas confondre avec le célèbre roi du Pont, un demi-siècle plus tard). Empire parthe qui devait limiter la puissance romaine à l'Est jusqu'au IIIe siècle de notre ère.

Il est donc probable qu'il faille étendre le cycle D d'au moins une étape, celle de la renaissance, sous une autre forme, d'un Empire D.

La suite est un peu plus douteuse, car si nous envisageons pour l'Empire panturc une trajectoire de type "impérialisme revanchard", alors il devra perdre la guerre dont nous avons évoqué le début pour 2065 environ, et être démembré, comme l'Empire allemand en 1918 et l'URSS en 1991.  Rome - civilisation B correspondant aujourd'hui à l'Amérique - ne détruisit pas l'Empire parthe. Certes, cela tint à peu de choses : la campagne parthique de Trajan obtint des succès considérables en donnant aux légions romaines le contrôle de la Mésopotamie, mais ce fut éphémère. Une nouvelle guerre se tint en 161-167, après une agression parthe contre l'Arménie, qui se solda par une défaite parthe, la mise à sac de la capitale Ctésiphon et l'annexion de la Mésopotamie occidentale. Mais l'entité perse devait demeurer, sous le règne des Parthes, puis des Sassanides.

Revenons à la Turquie/Empire panturc : celui-ci perdrait donc la guerre de 2065 et se verrait amputé d'une grande partie de son territoire, lequel pourrait être ramené à celui de la Turquie actuelle. Il pourrait aussi demeurer étendu aux régions turcophones et ne perdre que les régions sunnites non turques. Suivant la trajectoire de l'impérialisme revanchard, l'on pourrait assister à nouveau, une génération plus tard, vers 2090, à un retour d'agressivité turque et une nouvelle défaite (et j'aurai tendance à penser, mais je vais peut-être un peu vite en besogne, que la puissance montante alliée à la tellurocratie turque sera alors l'Inde).

L'apport du cycle C

Mes lecteurs réguliers connaissent bien ce parallèle entre judaïsme antique et islam moderne. Ils savent aussi que fais fréquemment référence à la guerre de Kitos, soulèvement général des Juifs dans le monde hellénistique qui conduisit à une épuration ethnique dans tout l'est méditerranéen. Si j'ai déjà évoqué à maintes reprise la forte probabilité de voir la multiplication des attentats en Europe déboucher sur une telle épuration ethnico-religieuse à l'encontre des populations musulmanes, je n'ai guère réussi jusqu'à présent à me faire une idée relativement précise de la date à laquelle un tel événement devrait se produire. J'ai un temps cru que cela pourrait être concomitant à la grande guerre en Europe, mais les éléments évoqués ci-dessus m'ont conduit à revoir ce jugement : dans la mesure où l'Empire panturc sera aussi fondé sur l'idéologie des Frères musulmans, il me semble logique d'envisager que ce ne soit que lors de l'éclatement de la guerre entre empire panturc et empire américain qu'un tel soulèvement général des musulmans d'Europe se produise, puisque j'ai évoqué le réseau que pourraient déjà constituer des partis politiques - et par comparaison avec le communisme, si une guerre conventionnelle avait éclaté entre l'Est et l'Ouest, les communistes locaux auraient évidemment servi de cinquième colonne.

Autre point allant dans ce sens : la guerre de Kitos a éclaté durant la campagne de Trajan contre les Parthes, et comme conséquence de cette campagne, suite au soulèvement des Juifs de Mésopotamie. Si cette intersection des trajectoire C et D demeure valable, alors la guerre américaine contre l'empire panturc devrait provoquer un soulèvement général des populations musulmanes.

Enfin, je dois remarquer que dans la description de la trajectoire de type C que j'exposais dans Histoire du Siècle à venir, j'appréhendais les différentes guerres ayant opposé Romains et Juifs de manière globale, sans entrer dans le détail. Or, c'est peut-être là une erreur, et il est possible que le détail du découpage historique fasse partie de la trajectoire. Je m'explique : au lieu de considérer simplement comme étape finale du cycle C une série de guerres contre B (Rome dans l'Antiquité, l'Amérique aujourd'hui) voyant le triomphe de cette dernière, peut-être faut-il, dans le cas romain, tenir compte des trois guerres judéo-romaines que furent : la Première guerre judéo-romaine (66-73), la guerre de Kitos (115-117) et la révolte de Bar Kokhba (132-135) ; précision étant faite que lorsque les hostilités judéo-romaines débutent en 66, le contentieux entre les deux civilisations s'accumulait déjà depuis plusieurs décennies, Claude ayant expulsé les Juifs de Rome en 41 (des partisans de Chrestos, vraisemblablement des juifs messianistes et non des chrétiens). Auquel cas, en prenant comme équivalent de la Première guerre judéo-romaine le conflit actuel de la Coalition menée par les Etats-Unis contre l'Etat islamique en Syrie et en Irak depuis 2014, et en reportant la durée séparant la Première guerre judéo-romaine de la guerre de Kitos, soit une cinquantaine d'années, l'on retombe bien, par un autre chemin, sur la date de 2065.

 

Vues ces convergences historionomiques, je pense pouvoir ajouter aux prévisions livrées dans mon Atlas que l'Empire panturc connaîtra une guerre contre les Etats-Unis autour de 2065, au cours de laquelle il utilisera des partis islamo-gauchistes présents en Europe comme cinquième colonne, ce qui résultera en guerres civiles et épurations ethniques sur le modèle de ce que fut la guerre de Kitos pour les Juifs de l'Antiquité après le déclenchement de la campagne parthique de Trajan.

D'ici là, l'islamo-gauchisme a de belles heures devant lui, comme en avait le communisme en 1920.

© 2019 – Philippe Fabry

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