Qu'est ce que l'historionomie ?

L’historionomie est une autre façon de lire l'Histoire, et par là-même de lire le monde.

 

Dans son volet prospectif, il ne s'agit pas de faire de la divination ou d'aborder l'Histoire comme un phénomène mystique ou finaliste ; il n’est pas question de donner un sens ultime à l'histoire, simplement de constater comment elle se fait, présentant des effets structurels, les « schémas » ou « cycles » ou « modèles » historiques, que l’on doit analyser comme le produit de lois sous-jacentes.

 

La démarche pour identifier ces schémas historiques est essentiellement comparatiste, car le comparatisme est un outil extrêmement utile dans les sciences où l'expérience contrôlée est impossible (par exemple en astronomie) et où seule la multiplicité des exemples recensés permet d'isoler des variables, de dresser des catégories, de faire le tri entre le déterminant et le négligeable.

 

Les premiers pas de l’historionomie ont consisté en l’observation des récurrences historiques de grande échelle, avec les quatre modèles A, B, C et D.

 

A étant les civilisations composées de plusieurs Etats différents et indépendants, se constituant à travers le temps et se développant en concurrence, tout en sachant s’unir contre les menaces venant de civilisations extérieures, en particulier de type D. La compétition entre les nations de A, ainsi que leur stabilité dans la longue durée, favorisent leur développement et permettent à la civilisation A dans son ensemble de dominer le monde à l’échelle duquel elle est apparue : monde égéen pour la Crète, Ancien Monde pour les Grecs et le globe entier pour l’Europe.

Les civilisations B naissent en marge d’une civilisation A. Elles consistent en un unique Etat hégémonique fédérant les Etats voisins, et finissant par dominer à lui seul la totalité du monde connu. Ainsi des Mycéniens en Méditerranée orientale, des monde méditerranéen et Europe du sud pour Rome, monde entier pour les Etats-Unis d’Amérique.

Les civilisations de type C sont avant tout l’expression d’un monothéisme politique ; l’incarnation étatique en est secondaire, mais la présence d’un centre religieux originel demeure. Elles se développent à l’occasion de l’effondrement systémique du monde précédent (monde de la fin de l’Âge du Bronze pour le judaïsme antique, monde romano-perse pour l’islam) et dans une région périphérique de celui-ci, aux confins des futures civilisation A et D. Peu efficace politiquement à long terme, la civilisation C est successivement dominée par les civilisations D, A et B, entrant particulièrement en confrontation avec les deux dernières, à une échelle quasi-globale.

Les civilisations de type D consistent en de vastes empires terriens, s’étendant sur les vastes étendues continentales, et devenant le principal antagoniste de la civilisation A durant les premiers siècles de son développement, menaçant son existence-même jusqu’à ce que celle-ci finisse par arrêter sa progression et lui imposer sa domination - ainsi des Grecs avec les Perses, des Européens avec les Turcs.

On constate sur ces cartes qu’un déterminisme géographique est à l’oeuvre dans le développement de ces systèmes de civilisations ABCD, chaque occurrence montrant un schéma global similaire :

- la civilisation A apparaît sur un espace géographique qui, à l’échelle du monde d’alors, possède des cotes très découpées, et un relief important favorisant l’apparition de frontières nettes entre entités étatiques distinctes ; l’ensemble étant relativement séparé du reste du monde par voie de terre, ce qui est un avantage à la défense globale de la civilisation : ainsi de la Crète, de la Grèce (en particulier sa partie européenne), de l’Europe.

- la civilisation B apparaît sur un territoire plus vaste, au relief moindre favorisant l’apparition d’une unique entité étatique dominante, mais protégé, par deux mers, des agressions extérieure : ainsi de la Grèce mycénienne, de l’Italie romaine, de l’Amérique yankee.

- la civilisation C apparaît aux limites de l’espace dominé par la civilisation B précédente, sur un territoire en limite de zone désertique, et s’étire d’abord le long de la côte de  l’espace maritime principal : pays de Canaan des Hébreux, côte proche-orientale pour les Arabo-musulmans.

- la civilisation D se développe à l’intérieur des vastes terres orientales et vient s’étirer ensuite le long de la côte jusqu’à rencontrer A ; ainsi des assyro-perses venant d’Assyrie et de Mésopotamie vers la côte proche-orientale, l’Egypte et l’Anatolie, et des Turcs venus des steppes étendant leur hégémonie dans les Balkans et jusqu’au Maghreb.

 

Le mouvement d’une occurrence à l’autre se fait globalement vers l’Ouest car la civilisation est née en Mésopotamie et que c’est de ce côté que, à cette échelle, s’est trouvé la configuration géographique permettant le développement de cette récurrence civilisationnelle.

 

Entre eux, ces quatre types de civilisations entretiennent des rapports toujours similaires, qui doublent donc les similarités observées entre les occurrences successives de A, B, C et D, et donnent à voir un véritable système récurrent de civilisations.

Les occurrences successives de ces systèmes de civilisations ne se chevauchent pas : chaque version s’achève dans un effondrement global qui ouvre la voie à la mise en place du système suivant. Dès lors, ces observations permettent d’élaborer un nouveau découpage chronologique, plus rationnel que l’actuelle chronologie héritée d’une appréhension purement empirique de notre histoire depuis l’Antiquité.

L’historionomie ne s’intéresse cependant pas qu’à l’échelle des civilisations, et permet également d’étudier la manière dont se forment les grands Etats-nations, à l’intérieur des civilisations qui en admettent plusieurs en concurrence (ce qui est le cas de A et de C). Ce modèle s’applique à différentes échelles géographiques, et fonctionne aussi bien pour les cités-Etats de la Grèce antiques, comme Athènes, Thèbes ou Sparte, que pour les Etats-nations européens modernes, ou les plus anciens Etats-nations du monde musulman (Turquie, Iran, Maroc, Egypte...).

Là aussi, un déterminisme géographique est à l’oeuvre, et ce modèle vient donc en complément des modèles de civilisation, et permet notamment de rendre compte de la manière dont une civilisation A se développe, dans son ordre interne.

L’étude géographique a pratiquement une part aussi importante, en historionomie, que l’étude purement historique, dans la mesure où une grande partie des régularités historiques observées en analysant les trajectoires de différents Etats ou civilisations s’expliquent précisément par un déterminisme géographique.

 

L’historionomie a pour objet d’établir des relations, de décrire des rapports entre des phénomènes, afin de permettre non seulement de mieux comprendre l’Histoire et ses chaînes de causalité, mais aussi de mieux lire le monde actuel et d’en déceler les lignes de force. Il ne s’agit donc pas, lorsque l’on pose une démarche comparatiste, de dire que tel événement est égal à tel autre, mais qu’il lui correspond dans une chaîne d’événements, dans un processus d’évolution dynamique. Par exemple, l’on peut dire que la Guerre froide a été à l’URSS ce que la Grande Guerre a été pour l’Allemagne, notamment (mais non seulement) parce qu’elle a eu la même issue et les mêmes conséquences pour le pays : un effondrement du régime et un démembrement territorial,

et cela même si dans un cas il a fallu plusieurs années de combat et des millions de morts alors que dans l’autre la guerre a principalement été un bras de fer géostratégique, et notamment économique.   

 

L’historionomie permet de bâtir un système théorique déduit de l'étude de l'Histoire, qui confère véritablement une vision dynamique des choses, c'est-à-dire qui permet d'anticiper non seulement les continuités, mais aussi les ruptures, ce que l'on appelle parfois des « cygnes noirs ».

 

Elle fournit des outils conceptuels qui permettent de raisonner de manière originale et, surtout, en triant le nécessaire et le contingent, le déterminant et le négligeable.

 

Ces outils peuvent être utilisés à des fins prospectives. Leur nature-même détermine et limite leurs capacités : on ne peut, par exemple, dire exactement en quoi consistera la confrontation géostratégique prévisible à moyen terme entre les Etats-Unis et l’axe russo-chinois ; ni les armes employées, ni quelles seront les innovations déployées sur les champs de batailles, ni même s’il s’agira d’une guerre directe ou seulement par « proxy », comme durant la Guerre froide.

 

En revanche, nous pouvons dire que la guerre qui vient sera à la Guerre froide ce que la seconde guerre mondiale fut à la première et ce que les guerres napoléoniennes furent à la guerre de Sept Ans.

 

L’historionomie, par l’étude raisonnée du passé, et la modélisation historique, permet de radiographier le monde d’aujourd’hui, et d’anticiper celui de demain. Elle représente donc la première forme véritablement aboutie de métahistoire.

Pour prendre connaissance d'un échantillon des analyses produites via mon blog à l'aide de l'outil historionomique, voir la rubrique "les essentiels". 

© 2019 – Philippe Fabry

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