• Philippe Fabry

"Bonaparte comme précurseur" - Fiche de lecture

Je dois dire que j'attendais ce livre depuis longtemps. Depuis que j'ai lu Nazisme et Révolution, Histoire théologique du national-socialisme, 1789-1989, dans lequel Fabrice Bouthillon exposait déjà les fondements de sa thèse sur les deux centrismes : la Gauche et la Droite ont été séparées dans toute l'Europe par la Révolution française, et depuis les dirigeants européens chercheraient à réduire cette fracture, les uns en pratiquant le centrisme dans le sens courant, par exclusion des extrêmes, le "deux français sur trois" de Valery Giscard d'Estaing, et les autres - concept forgé par Bouthillon - le centrisme par addition des extrêmes, c'est-à-dire alliant des principes radicalement révolutionnaires (comme la légitimité démocratique) et radicalement contre-révolutionnaires (comme la puissance autoritaire d'un seul homme).

Tel est le cas, selon l'historien, d'Hitler, de Staline, ou de Napoléon.


Cependant, ce premier livre ne traitait en détail que le cas de l'Allemagne en général et d'Hitler en particulier, cependant que le cas de la Russie et de Staline avaient été abordés dans Brève histoire philosophique de l'Union soviétique, tandis que le problème global de la source de la fracture Gauche-Droite, la Révolution française, et sa résorption dans la République à partir de l'Union sacrée de 1914, définitivement trempée par la victoire de 1918, avaient fait l'objet d'un autre ouvrage, L'illégitimité de la République.


Je n'ai pas lu les premières éditions de ces deux ouvrages, qui datent respectivement de 2003 et 2004 (chez Plon), et ont été réédités (chez Dialogues) en 2018 et présentés alors comme les deux premiers volumes d'une trilogie, le troisième étant consacré au nazisme - et je suppose qu'il s'agit, dans cette nouvelle présentation, de Nazisme et Révolution, lequel n'a cependant pas été réédité dans ce nouveau format, à ma connaissance. Les ouvrages traitant de la même question des conséquences de la Révolution française à l'ère moderne, et de la déchirure Gauche-Droite comme matrice du totalitarisme, pensé comme un remède possible à celle-ci, cette reprise éditoriale paraît justifiée. Y manquait le patient zéro du centrisme par addition des extrêmes, le "précurseur", donc, Bonaparte.


Le livre est sous-titré Rapport sur la banalité du mâle, le jeu de mot étant un exercice apprécié de Fabrice Bouthillon, qu'il va parfois jusqu'à considérer comme un procédé argumentatif et démonstratif valide, ce qui donne lieu à des développements certes brillants, mais qui peuvent laisser perplexe quant à leur véracité fondamentale : par exemple, je songe sinon à l'annonce, du moins à l'étrange rapport qu'il pense déceler entre la description des méfaits de Marx par Hitler dans Mein Kampf, que le futur Führer accusait d'avoir utilisé ses poisons idéologiques "in eine konzentrierte Lösung", soit "en une solution concentrée", et la double mesure vengeresse du dictateur, les camps de concentration (konzentrazionslager) et la solution finale (Endlösung). L'anecdote est en effet surprenante, mais il est difficile d'y voir plus qu'un effet de style ou de manche, sans qu'il soit possible d'en mesurer la pertinence réelle - cependant ce genre de remarque est généralement superfétatoire, à côté d'éléments plus probants.


Le lecteur doit être averti que, quoique visant à démontrer un certain nombre de thèses, les ouvrages ne se présentent pas comme des démonstrations classiques (bêtes et méchantes ?) avec introduction et conclusion, mais plutôt comme une réflexion, sinon une méditation, en chapitres successifs, sur les divers aspect d'une question.

Méditation toujours marquée par la foi catholique de l'auteur, pour laquelle j'ai évidemment une sympathie naturelle, même si j'ai une approche beaucoup plus froide, et peut-être détachée, de la matière historique sur laquelle je travaille. La méthode est indéniablement plaisante à la lecture, laquelle est toujours stimulante, mais sans doute un peu frustrante lorsque l'on a comme moi un esprit de système assez maniaque, et que ce propos si intéressant laisse une impression d'inachevé dans le raisonnement. Non pas qu'on puisse repousser à Fabrice Bouthillon de ne pas avoir fouillé son sujet, je crois plus simplement que ses préoccupations intellectuelles ne sont pas exactement les miennes, et qu'aboutir à un modèle exploitable, une boîte à outils conceptuelle, n'est à aucun moment son propos. Mais je reviendrai là-dessus lorsque je discuterai le contenu de l'ouvrage.


Je ne peux d'ailleurs pas dire que je vais "critiquer" cet ouvrage - et de manière générale les autres livres de Bouthillon qu'il vient compléter par l'étude du bonapartisme, puisque je suis d'emblée d'accord avec ses thèses : concernant le fait que Bonaparte soit comparable à Staline, Hitler et Mussolini, je suis parvenu à la même conclusion par d'autres voies (celle de l'étude ce que j'appelle les impérialistes revanchards, ou impérialistes révolutionnaires, s'inscrivant dans le cadre d'un mouvement de révolution nationale) et n'ai donc pas de réticence naturelle à ce sujet - même si c'est là le point sur lequel l'auteur s'attend vraisemblablement à être le plus vertement attaqué.

L'autre grande thèse est celle des deux centrismes, à laquelle je suis acquis depuis que je l'ai découverte, donc, en lisant Nazisme et Révolution. Et le principal reproche que j'aurai à faire à Fabrice Bouthillon sur ce point, je vais y revenir, est plutôt de ne pas pousser assez loin son emploi pour analyser nos sociétés modernes - en particulier, alors que les commentateurs et politologues se débattent depuis des années pour tenter de comprendre, en vain, le phénomène de la montée des populismes, le modèle de Bouthillon est un outil d'analyse incomparable, tant il fait raison du résultat du referendum de 2005 (opposant centrisme par exclusion des extrêmes derrière le "oui" et centrisme par addition derrière le "non") ou encore de l'improbable coalition de la Lega de Salvini et du Mouvement 5 étoiles de Beppe Grillo en Italie.


Avant cela, j'indiquerai simplement, et très brièvement, en un résumé qui ne fera évidemment pas justice à l'érudition qui s'y déploie, de quoi traitent ces chapitres successifs.

Le premier chapitre s'ouvre pour ainsi dire en fanfare en tançant assez vertement le célèbre ouvrage de René Rémond, Les Droites en France, et sa classification des diverses droites orléaniste, légitimiste et bonapartiste. Ensuite, Bouthillon part d'un livre écrit, en forme de testament, par le nazi Hans Frank, et dressant un parallèle entre Napoléon et Hitler, et l'emploie comme point de départ pour retracer lui-même les trajectoires des deux dictateurs en soulignant leurs similitudes. Ce premier chapitre est intitulé "un mauvais livre", sans que l'on sache exactement - c'est toute l'espièglerie de Bouthillon - si ce qualificatif s'applique au premier ou au second.

Le deuxième chapitre part de l'affiche portant la proclamation du 19 brumaire rédigée par Bonaparte pour expliquer son coup d'Etat, texte que Bouthillon passe au crible pour démontrer la présence des éléments de droite et de gauche dans la posture napoléonienne, le césarisme et l'alliance de l'incarnation monarchique (Droite) et du plébiscite populaire (Gauche).

Dans le troisième chapitre, le sujet est la filiation avec le césarisme antique, centrisme entre Optimates et Populares romains, et c'est l'occasion pour Bouthillon de développer sa vision de ce clivage droite-gauche qui aurait été dépassé, à la fin de l'Antiquité, par la résolution de la question de la légitimité politique par l'augustinisme politique, mettant entre les mains de l'Eglise la légitimité du pouvoir. Et c'est après avoir effectué ces rappels qu'il analyse le bonapartisme sous cet angle en commentant le fameux tableau du sacre de Napoléon.

Dans le quatrième chapitre, c'est la question du rapport de Napoléon avec l'Eglise, et en particulier la papauté, qu'examine Bouthillon, en dressant un parallèle sans doute judicieux avec les actions de Mussolini et d'Hitler, et des papes qui leur firent face.

Le cinquième chapitre est consacré à Napoléon III, chez lequel Bouthillon voit la continuation de l'oeuvre de son oncle, mais à propos duquel il tente surtout de démontrer qu'il est en quelque sorte le chaînon manquant entre le centrisme par addition des extrêmes balbutiant de Napoléon et les totalitarismes du XXe siècle.

Dans le sixième chapitre, c'est dans la littérature marxiste, de Marx à Trotski, et de leurs épigones  que va puiser Bouthillon pour appuyer sa thèse, en particulier pour le premier dans sa critique de Napoléon III et de son rapport au lumpenproletariat, et le second dans sa perception de Staline comme le Bonaparte de la Révolution russe.

Enfin, le septième et dernier chapitre, autour des rapports de Bonaparte et Chateaubriand, fait apparaître en filigrane le parallèle qu'on peut voir entre les dissidents des régimes totalitaires et le grand écrivain français, qui en tant que proto-dissident, appuie selon Bouthillon la thèse du régime napoléonien comme proto-totalitaire.


Venons-en à mes remarques.


Il est toujours plaisant de voir déboulonner des statues, même si Rémond n'avait peut-être pas mérité une telle sévérité dans le ton. Bouthillon reproche à ce grand classique du commentaire politique des dernières décennies ce placement à droite du bonapartisme, censé tuer le débat en donnant une mauvaise réponse à la question de la nature du bonapartisme, et empêcher ainsi de penser le bonapartisme comme autant de droite que de gauche ; la critique est naturellement juste, même si on pourrait la pondérer de la question du recul historique : par l'écoulement du temps, les vieilles idées finissent souvent par être de droite, et on peut peut-être pardonner à Rémond son illusion d'optique, dans la mesure où sa classification dit tout de même quelque chose des tendances de la droite, même si elle est très empirique et peu affûtée conceptuellement parlant.


Au moment d'aborder le parallèle des trajectoires personnelles de Napoléon et d'Hitler, jaillis l'un comme l'autre des révolutions nationales française et allemande, Fabrice Bouthillon estime devoir préciser que, certes, on ne trouve pas de trace d'antisémitisme chez Napoléon. Je ne partage pas du tout cet avis. Au contraire, à ma connaissance, c'est précisément dans la bouche de Napoléon que l'on trouve les premières expression de l'antisémitisme moderne, qui n'est pas l'antijudaïsme d'Ancien Régime, l'hostilité chrétienne au "peuple déicide", mais l'hostilité de l'ère des Etats-nations au perpétuel étranger qu'est le Juif. Napoléon décrivait personnellement les Juifs comme "une nation avilie, dégradée, coupable de toutes les bassesses" , "ce sont de véritables nuées de corbeaux", "une population d'espions qui ne sont point attachés au pays" (séance du Conseil d'Etat du 3o avril 18o6) "ce sont des chenilles, des sauterelles qui ravagent la France" (séance du Conseil d'Etat du 7 mai 1806) ; "je ne puis regarder comme des Français ces juifs qui sucent le sang des véritables Français" (Noailles, le comte Molé 1781-1855 Sa vie – ses mémoires). Difficile d'avoir un vocabulaire plus antisémite. En outre, si l'antisémitisme de Napoléon ne fut pas meurtrier, la volonté de faire disparaître les Juifs était un souci du Corse (à propos d'origine, il est intéressant de noter que les champions nationalistes Bonaparte, Hitler et Staline étaient tous issus des marges de la nations qu'ils soumirent : Corse, Autrichien, Géorgien). Certes, il souhaitait le faire par assimilation, mais il est difficile de ne pas faire un certain rapprochement entre cette forme d'extermination "bienveillante" et celle, meutrière, exécutée par Hitler : lorsqu'il déclarait "Il y aurait de la faiblesse à chasser les juifs ; il y aura de la force à les corriger, on ne peut rien me proposer de pire que de chasser un grand nombre d’individus qui sont hommes comme les autres", la formule équivoque illustre bien le rapport ambivalent de Napoléon avec les juifs. A mon sens, Bonaparte doit donc être considéré comme proto-antisémite autant que comme proto-totalitaire.


Venons-en à des points plus fondamentaux des thèses de Bouthillon.


Selon lui, la République était illégitime en France après que la Révolution eut cassé l'ancien système augustiniste (pour lequel, en tant que chrétien, on sent qu'il a une tendresse, et il se montre d'ailleurs souvent ricanant en considérant les ambitions révolutionnaires de refonte du contrat social) et elle n'a réussi à s'imposer et à devenir le régime légitime du peuple français que par l'Union sacrée de 1914, trempée par la victoire de 1918 - alors que par opposition en Allemagne, en Russie, en Italie, la défaite militaire ou diplomatique a provoqué le discrédit de l'ordre post-révolutionnaire.


Il y a là de nombreuses idées, jacentes ou sous-jacentes, avec lesquelles je suis en désaccord. Je vais essayer de les démêler en allant de la plus superficielle à la plus profonde.

Peut-on dire que l'Union sacrée a rendu la République légitime ? Certes, peut être tenté de dire que, après la victoire de 1918, la République n'est plus guère contestée, et est admise à gauche comme à droite.

Mais est-ce si évident ?

D'abord, il faut constater que la République était largement admise avant la Grande Guerre, et même dès la fin du XIXe siècle : déjà, dès la mise en place des lois constitutionnelles, le rêve de la restauration monarchique s'estompait, avec le renoncement de vieux et importants soutiens comme Thiers. Puis était venu le Ralliement, qui avait scellé l'acceptation par la droite catholique du nouveau régime. Et si, aux élections de 1898, l'extrême-droite française, la part réactionnaire de l'électorat, était encore monarchiste et solidement représentée au Parlement, aux élections de 1914, qui se tinrent au mois de mai et ne furent donc pas du tout influencées par la question de la guerre, les royalistes n'étaient plus qu'une poignée, le parti de la droite "dure" étant alors la Fédération républicaine, qui comme son nom l'indique acceptait parfaitement le "nouveau" régime.

Le régime républicain, donc, était déjà parfaitement installé avant l'Union sacrée, et c'est même parce qu'il était parfaitement légitimé que l'Union sacrée fut possible : en 1870, il n'y avait pas eu d'Union sacrée, car aucun régime n'était plus légitime. Mais en 1914, il n'en allait pas de même. C'est donc confondre l'effet et la cause que de voir dans l'Union sacrée la légitimation ultime de la République.

Et c'est une illusion d'optique, et un sophisme post hoc ergo propter hoc, que de considérer que c'est la victoire de 1918 qui a légitimé parfaitement la République. D'abord parce que l'on trouve encore, dans les années qui suivent, une critique virulente de "la gueuse", qui culmine dans les émeutes de 1934 (certes grossies dans la mythologie de gauche, alors que le régime n'a vraisemblablement jamais été en danger).

Ensuite parce que, si Bouthillon juge que c'est la défaite qui a empêché de se faire l'Union sacrée en Allemagne, en Russie et en Italie, il n'explique pas pourquoi la République, aujourd'hui, est parfaitement admise en Allemagne, en Italie et même en Russie, alors que ces pays n'ont pas remporté de victoire après l'Union sacrée - encore que pour la Russie, la Grande guerre patriotique peut être considérée comme ayant joué ce rôle.

Enfin parce que, dans ce cas, on pourrait penser que la défaite de 1940 aurait dû rouvrir la brêche, saper la légitimité. Or il n'en fut rien, et lorsque le Maréchal Pétain élabora des projets de Constitution, il s'agissait toujours de République.


C'est donc bien que le phénomène d'acceptation et de légitimation du régime était beaucoup plus profond que ces mouvements de surface.


A ce propos, j'ai écouté ces jours-ci un entretien de Fabrice Bouthillon sur KTO TV (que je conseille, tout comme la lecture des livres) dans lequel il expose sa vision historique, et son refus de considérer principalement les évolutions de longue durée. Ce n'est pas une question qu'il aborde frontalement dans sa série de livres mais elle est évidemment en filigrane : Bouthillon accorde un intérêt particulier à certains événements, qu'il estime structurant et décisifs, à travers lesquels certaines évolutions seraient parfaitement contingentes. Il refuse la vision évolutionniste de l'Histoire. Je ne lui donnerai sur ce point ni tort ni raison, tant il est vrai que j'ai précisément consacré mon dernier livre à la question de la part du nécessité et de la contingence en Histoire. Je trouve cependant regrettable qu'il estime cette question comme tranchée a priori, par conviction personnelle, comme d'autres historiens (plus nombreux, sans doute, mais pas plus dans le vrai) qui pensent au contraire que les événements n'ont pas d'importance.


Cette vision se retrouve dans un des principaux présupposés des thèses de Bouthillon, qui est que la Révolution serait effectivement une sorte de rupture historique, anthropologico-politique. Il est assez amusant qu'il reproche, à raison, à l'historiographie française majoritaire d'avoir longtemps eu du mal à lire la Révolution autrement que comme une épopée glorieuse, et expose combien il est nécessaire d'en avoir une lecture au moins critique, mais n'arrive jamais jusqu'à critiquer cette idée encore plus fondamentale qui est que la Révolution française serait un événement exceptionnel - si je n'avais pas peur de perdre mon lecteur dans une mise en abîme excessive, je dirais que le fait de considérer la Révolution comme un événement fondateur dans l'histoire de la modernité est en quelque sorte le bonapartisme des historiens, qui additionne les fanatiques et les critiques dans l'intérêt exagéré porté à ce qui n'est que l'expression locale d'un phénomène universel dans la construction des Etats-nations.


Sans reproduire ici toute la démonstration développée dans ma Structure de l'Histoire, je rappellerai simplement que le mouvement de révolution, qui dure une quarantaine d'années et fait passer un ordre politique d'une monarchie souveraine traditionnelle à un régime parlementaire, est l'étape finale du long processus de six siècles qui transforme un espace féodal en Etat-nation parlementaire. On le trouve dans tous les grands Etats européens : l'Angleterre, la France, l'Espagne, l'Allemagne, l'Italie, la Russie - et d'autres Etats extra-européens. Il y en a eu des occurrences avant la France, et d'autres après. La France n'a l'air d'avoir eu un effet extraordinaire que parce qu'elle a mis du désordre en Europe partout avec Napoléon, mais il faut bien constater que, pour l'essentiel, tout était revenu à la normale en 1815.


Fabrice Bouthillon, étant donnés ses présupposés, ne peut pas voir cela car il observe, à juste titre, l'existence du débat droite-gauche partout en Europe à compter de la Révolution française.

Et nous abordons là un point encore plus fondamental, qui est celui du clivage politique et de sa permanence. Et je dois ici évoquer un point sur lequel mes réflexions sont en cours mais que j'estime assez bien formées, à savoir que le clivage est permanent et que la Révolution n'a aucunement provoqué la rupture droite-gauche. Cette rupture existait déjà entre les monarchomaques et les absolutistes au XVIIe, entre les protestants et les catholiques au XVIe siècle, entre les partisans de la monarchie souveraine et ceux de la féodalité au XIVe siècle. Le clivage qui apparaît entre les partisans de l'Ancien Régime et ceux de la Révolution est parfaitement dans la continuité de ces clivages anciens, qui avaient eux-mêmes apporté leur lot de guerres civiles. Il n'y a pas de rupture gauche-droite à la Révolution, simplement un changement de clivage, comme il y en aurait un autre au début du XXe siècle avec l'apparition du socialo-communisme, structurant pour le reste du siècle le débat politique entre les Républicains libéraux (droite) et les Républicains socialistes et communistes (gauche). Un clivage politique que le raisonnement de Bouthillon ignore lorsqu'il semble affirmer que la question de la rupture politique s'est réglée dans l'Union sacrée.


La Révolution ne provoque donc pas de rupture fondamentale dans l'ordre politique français, elle ne fait pas apparaître l'opposition de la gauche et de la droite, qui est permanente et se retrouve dans toutes les sociétés : Bouthillon évoque les Populares et les Optimates romains, il aurait pu évoquer, avant cela, les Patriciens et les Plébéiens mais surtout, après cela, c'est-à-dire au moment où selon lui le césarisme avait résolu par le centrisme par addition des extrêmes la question Gauche-Droite, le clivage entre le parti sénatorial-italien et le parti provincial-impérial, puis le parti païen et le parti chrétien, et enfin le parti impérial-chrétien et le parti barbare-féodal. Il parle un peu des Grecs, avec Alexandre, mais point de la succession des clivages à Athènes : oligarques contre soloniens, puis soloniens contre démocrates, puis oligarcho-démocrates contre sociaux-démocrates (Périclès), puis sociaux-démocrates contre quasi-socialistes. Aussi bien le centrisme par addition des extrêmes est-il sans doute applicable à Pisistrate - comme il l'est à Cromwell en Angleterre. Il s'agit là de personnages tous issus du processus nécessaire de révolution nationale, et qui jouent le même rôle transitoire avant l'apaisement dans le régime de croisière du centrisme par exclusion des extrêmes - ce qui n'exclue pas des resurgissements ponctuels du centrisme par addition des extrêmes, comme dans les populismes contemporains que j'ai déjà évoqués.


La Révolution n'est pas non plus causale des révolutions ultérieures puisque, ainsi que je l'ai rappelé, les révolutions nationales sont le produit d'une évolution interne des communautés politiques, pluriséculaire, et non pas d'influences extérieures. La Révolution jacobine ne s'est pas répandue comme un virus qui aurait ensuite muté en révolution nazie en Allemagne, fasciste en Italie, communiste en Russie. L'Allemagne, l'Italie et la Russie avaient simplement un siècle et demi de retard sur l'évolution économique, politique et sociale de la France, pour des raisons que j'ai détaillées ailleurs (et la France elle-même était en retard d'un siècle et demi sur l'Angleterre).


Voici donc ce que j'estimais avoir à dire de cette série de livres, et spécialement le dernier, de Fabrice Bouthillon. Je ne saurais trop en recommander la lecture : riche d'érudition, et porteurs d'une réflexion originale, et de concepts très puissants, ils surnagent indéniablement au milieu de la production intellectuelle française et, en dépit de toutes les objections que j'ai pu émettre ci-dessus, j'estime que l’œuvre doit faire date. Le lecteur attentif aura d'ailleurs compris que mes objections ne vont pas tant dans le sens d'une réfutation, ni même d'une atténuation, des thèses de Bouthillon, mais plutôt de la libération de ses puissants concepts des centrismes, de certains présupposés historiographiques ou théoriques qui empêchent de donner leur pleine mesure, car leur destin est vraisemblablement de devenir des outils d'analyse fondamentaux de l'histoire politique d'une part, et de la science politique d'autre part.






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© 2019 – Philippe Fabry

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