• Philippe Fabry

Réflexions sur la durabilité des monuments des civilisations

Ma dernière intervention pour Atlantico : https://www.atlantico.fr/decryptage/3570791/nos-monuments-sont-ils-les-plus-durables-de-l-histoire-de-l-humanite--notre-dame-de-paris-patrimoine-historique-philippe-fabry


1. L'incendie dramatique de Notre-Dame de Paris a montré la grande fragilité de notre patrimoine historique mais aussi sa très grande capacité de résistance au temps. Si on devait comparer la capacité de résistance de nos monuments occidentaux, que devrait-on en conclure si on les compare à ceux des autres civilisations - aztèques, chinois, égyptiens, romains... - ? Quels sont les monuments les plus solides à l'épreuve du temps.


Il est difficile de répondre précisément à cette question, dans la mesure où toutes les civilisations n'ont pas à construire des monuments dans les mêmes conditions environnementale, et que ces monuments n'ont pas à affronter ensuite les mêmes contraintes. En Chine et au Japon, par exemple, le bois a historiquement une importance très supérieure à la pierre dans la construction monumentale, pour des raisons pratique. Les pyramides égyptiennes ont été construites juste à côté des carrières ayant fourni l'essentiel de leur matériau. D'emblée, on devine que la différence de tenue au temps des deux matériaux n'est pas la même, de même d'ailleurs que les épreuves climatiques que ces matériaux ont eu à endurer par la suite. Les constructions en pierre, au-delà de la durabilité supérieure du matériau lui-même, qui ne craint pas le pourrissement ou l'incendie, ajoutent à cela l'illusion d'une durabilité encore plus grande par le fait que les ruines d'un bâtiment en pierre prolongent son aspect général, et donc son existence, bien au-delà du moment où il est trop dégradé pour son usage, alors qu'un bâtiment en bois ne laisse pas de ruines une fois un certain état de dégradation atteint.

Il faut ensuite savoir de quelles constructions on parle : les monuments durables sont ceux à la construction desquels a été portée une attention très particulière et pour lesquels la pérennité était d'une importance cruciale. Lorsque l'on parle de l'Egypte, par exemple, il faut se souvenir que si l'on peut visiter de somptueuses ruines de temples, comme à Karnak, il ne reste rien des palais des pharaons, qui étaient en matériaux périssables : des briques de terre crue, du bois. De fait, ce sont généralement les bâtiment de signification religieuse, lieux de culte ou mausolées, qui sont construits pour être le plus résistants au passage du temps. Un autre élément de leur résistance est leur gigantisme : plus un bâtiment est gros, plus il en reste quelque chose malgré son effondrement partiel. Un des meilleurs exemples de ce critère de dimension est le Colisée, toujours debout après avoir servi de carrière au Moyen Age.

C'est d'ailleurs intéressant parce que le Colisée, n'était nullement un monument religieux mais un monument politique, populiste.

Les Romains ont également laissé quantité d'ouvrages d'art, spécifiquement les aqueducs, plus durables que nombre de monuments d'autres civilisations - certains sont encore en service, comme celui de Mons à Fréjus, dans le Var. Ce qui nous rappelle que le critère probablement le plus important de durabilité, c'est l'usage : les temples finissent par s'effondrer quand une religion est abandonnée, mais on a toujours besoin d'acheminer de l'eau.


2. Le cas des pyramides est intéressant, en ce que ces dernières constitue le seul vestige visible des fameuses sept merveilles des temps anciens - les autres sont détruites. Faut-il considérer que certaines époques plus anciennes savaient construire des bâtiments plus durables que ceux que nous concevons aujourd'hui ? Si oui, comment l'expliquer ?

C'est effectivement le réflexe que l'on a souvent, en se demandant si les gratte-ciels que nous construisons aujourd'hui dureront aussi longtemps que les constructions des Anciens. La réflexion n'est pas nécessairement pertinente : il ne faut pas généraliser abusivement la solidité des constructions du passé, et se souvenir que ce qui en subsiste aujourd'hui n'est qu'une petite fraction. Il est tout à fait possible que dans cinq cent ou mille ans il reste de ce que nous construisons aujourd'hui la même proportion. Ce qui demeurera alors, comme pour l'Egypte ou les Romains, seront les bâtiments qui étaient vraisemblablement les plus proches de l'âme de la civilisation qui les a bâtis : les temples pour les uns, le génie civil et l'exaltation populaire pour les autres. Pour l'occident médiéval, naturellement, les cathédrales. Savoir ce qui restera dans mille ans des réalisations architecturales de l'Occident moderne constituerait sans doute un bel exercice d'introspection civilisationnelle.


3. Les monuments sont les marqueurs visibles de l'existence historique des civilisations. Certains monuments survivent à leurs civilisations - aztèques, égyptiennes - et d'autres continuent à exister, comme la civilisation judéo-chrétienne, malgré de véritables mutations. Sommes-nous la civilisation la plus ancienne ? Quel lien peut-on faire entre architecture et durabilité d'une civilisation ? Existe-t-il un effet Babel ?

Sommes nous la civilisation la plus ancienne ? Là aussi, question de point de vue. Verra-t-on l'Occident, depuis Homère, comme une civilisation ? Ou doit-on parler de civilisation grecque, romaine, puis européenne ? Voire d’Occident médiéval, puis d’Occident moderne ? La même question se pose pour l’Egypte, l’Iran ou encore la Chine, des Etats très anciens, plus qu’aucun Etat d’Occident, qui se sont plusieurs fois effondrés avant de renaître.

Nous conservons les cathédrales, comme Notre-Dame de Paris, à la fois en tant qu’objets religieux mais aussi en tant qu’objets de patrimoine ; au fil du temps, la deuxième approche prend de plus en plus d’importance à mesure que la première, avec la déchristianisation, s’étiole. Il est probable que nous veillerons toujours sur nos cathédrales, ne serait-ce que par cet attachement historique qu’est l’approche patrimoniale, tant que durera notre civilisation actuelle. Mais après ? Un changement profond de mentalité et de culture peuvent provoquer un abandon pur et simple : les temples grecs et romains sont tombés en décrépitudes dès lors que non seulement on ne croyait plus aux divinités en l’honneur desquels ils avaient été bâtis, mais les populations locales ne se sentaient plus héritières de ceux qui les avaient bâtis. C’est peut-être là qu’est la vraie limite entre deux civilisations, sur un même territoire : quand les bâtiments anciens sont perçus comme ceux issus d’une culture étrangère.

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