• Philippe Fabry

Vers la chute des mollahs ? Bref point sur la situation en Iran

Il y a deux mois, j'ai consacré un bref billet aux manifestations contre la hausse des prix en Iran et l'avenir du régime. J'expliquais rapidement qu'un régime comme celui des mollahs ne peut s'effondrer que dans deux cas : soit le régime perd l'envie de se battre et notamment d'employer la violence pour réprimer la contestation (Gorbatchev et l'URSS), soit l'armée lâche le régime pour se déclarer neutre ou rejoindre le peuple (cas de la Tunisie de Ben Ali ou de l'Egypte de Moubarak).


Les derniers développements nécessitent quelques remarques pour actualiser l'analyse (qui seront rapides car je suis retenu par d'autres travaux en ce moment).


La séquence de ces dernières semaines, avec les attaques de milices chiites irakiennes pilotées par l'Iran contre les intérêts américains en Irak, puis la frappe de Soleimani, et la riposte iranienne, annoncée comme cataclysmique mais en réalité très mesurée et calibrée pour permettre une désescalade immédiate, est le produit de la stratégie mise en place par Donald Trump depuis deux ans.


En effet, celui-ci a constaté que l'Iran utilisait la respiration financière et économique que constituait l'accord sur le nucléaire pour se déployer tous azimuts et renforcer sa position stratégique régionale (Liban, Syrie, Afghanistan, Yémen) afin d'être en meilleure position pour, le moment venu, reprendre le développement d'une arme nucléaire, ce qui aurait établi le pays comme puissance dominante sur tout le Moyen-Orient.


Trump a donc décidé qu'il fallait casser le régime, et a adopté une stratégie très claire : étouffer économiquement le régime, ne pas donner d'arguments à sa propagande de "forteresse assiégée" par l'impérialisme américain, attendre que la contestation s'élève et que le régime craque.


C'est la raison pour laquelle il a refusé de répondre aux actes d'agression, pourtant spectaculaires et inédits, de l'Iran depuis un an : pétroliers attaqués, drone américain abattu dans l'espace international, installations pétrolières frappées sur le territoire saoudien.


Inversement, ces actes de provocation, précisément, étaient conduits par les durs du régime iranien - avec le second objectif de poursuivre la démarche d'assertivité régionale - qui recherchaient une confrontation limitée pour obtenir une réponse américaine et ressouder le peuple derrière la dictature, justifiée par la menace étrangère. Les soulèvements répétés, de plus en plus violents, contre le régime ces deux dernières années montrent en effet que la stratégie de Trump porte ses fruits et déstabilise la dictature des mollahs.

L'architecte de tout cela étant Qassem Soleimani.


L'assassinat de Soleimani a été un coup de maître. Ce faisant, Trump :

- a maintenu sa stratégie de ne pas frapper le peuple iranien, qu'il est décidé à considérer comme un allié contre les mollahs

- a envoyé un signal aux dirigeants iraniens, qui ont coutume depuis 40 ans de sacrifier leur peuple pour payer leurs ambitions régionales : "désormais, vous paierez personnellement"

- a mis fin (et cela pourrait avoir, au niveau mondial, des conséquences encore insoupçonnées) à la fiction des "guerres par proxy" en frappant directement le responsable en coulisses, et pas la marionnette seulement (dans ce cas la milice irakienne ayant attaqué l'ambassade américaine à Bagdad)


La manoeuvre, avec le refus iranien ( le message ayant été reçu) de poursuivre l'escalade, était déjà un grand succès, car elle permettait à Trump de poursuivre sa stratégie d'étranglement tout en mettant fin aux provocations et en réaffirmant l'existence de la dissuasion américaine dans la région.


Mais il faut ajouter à cela l'incompétence dont on fait preuve les Pasdarans en abattant un avion qui venait de décoller du propre aéroport de leur capitale. Incompétence assez caractéristiques d'une URSS islamique comme l'Iran actuel, il faut bien le dire.


URSS islamique, c'est bien ce qu'est le régime des mollahs qui partage d'ailleurs avec son aînée communiste ce trait caractéristique qu'il s'agit d'un régime radical né au cours d'une révolution nationale (cf. mon livre La Structure de l'histoire sur ces concepts), qui aurait dû être transitoire mais a pu s'installer durablement en obtenant une légitimation providentielle, tirée de la défense contre une puissante agression étrangère (l'Allemagne pour l'URSS, l'Irak pour la République islamique).


Quarante ans plus tard, et alors qu'en l'absence d'une réaction comme celle de Trump, le régime s'apprêtait vraisemblablement à franchir une nouvelle étape de son impérialisme régional, en direction notamment du pourtour de la mer d'Oman, ainsi que je l'envisageais il y a trois ans (cf. Atlas des guerres à venir), il possible qu'avec la descente d'un vol commercial rempli de membres de la classe moyenne éduquée du pays, suivie d'une tentative de dissimulation avant un aveu inévitable, discréditant le pilier du pouvoir - les Pasdarans, responsables du désastre - la République islamique ait vécu son Tchernobyl, l'humiliation du régime, la démoralisation de ses soutiens, bref le spectacle du roi nu.


Les premiers événement suivants la catastrophe suggèrent en effet que la situation que je décrivais in limine a peut-être changé consécutivement à cette catastrophe : les Gardiens de la Révolutions ont dû s'excuser devant le peuple qu'ils réprimaient encore violemment il y a deux mois. Des journalistes ont démissionné de la télévision d'Etat en s'excusant publiquement d'avoir menti depuis des années sur ordre du gouvernement. Dans les rues de Téhéran, les manifestants refusent le coeur de la propagande du régime, la haine des USA et d'Israël, en refusant de piétiner les drapeaux peints sur le sol, et ce faisant semblent rejoindre le discours de Trump - dont les tweet en farsi ont été les plus aimés, dans cette langue, de toute l'histoire de Twitter (même s'il est fort probable qu'une grande partie des réactions viennent de gens qui ne sont pas iraniens et ont simplement apprécié le geste).

Face à cela, la police de Téhéran a indiqué avoir reçu des consignes de "retenue", ce qui laisse entendre que le pouvoir n'a, pour l'heure du moins, pas la volonté de réprimer par la violence. L'agence de presse gouvernementale, Fars, n'emploie même pas à propos des manifestants le vocabulaire habituel de "voyous".


Il est donc possible que le régime ait perdu, en l'espace de quelques jours, la volonté combattive qu'il démontrait encore il y a quelques semaines. Auquel cas son destin pourrait être scellé dans les prochains mois, d'autant plus qu'une grande occasion de contestation arrivera très vite : les élections législatives du 21 février prochain, pour lesquelles de nombreux candidats n'appartenant pas au camp conservateur n'ont pas obtenu l'autorisation de se présenter ce qui, dans le contexte actuel, ne risque pas d'être simplement accepté par la population.


Il est bien difficile d'être affirmatif à ce stade, mais on peut parier que chaque jour qui passera sans que le régime ne démontre un nouvel élan répressif rendra plus probable l'effondrement du régime des mollahs, sur le même mode que celui de l'URSS - et pour les mêmes raisons : fatigue économique, lassitude de la population du coeur de l'empire ( là les Russes, ici les Iraniens) face au gaspillage de ressources pour un impérialisme vain, et révolte face à l'inconséquence criminelle du régime.


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© 2019 – Philippe Fabry

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