• Philippe Fabry

Zone tampon en Syrie : USA et Turquie ne seront jamais d'accord

Voici de brèves considérations sur cette question d'une "zone tampon" sur laquelle Etats-Unis et Turquie peinent à se mettre d'accord dans le nord de la Syrie et qui empoisonne encore un peu plus les relations déjà très détériorées entre les deux pays.


En fait, derrière cette idée de zone tampon ou "peace corridor" de 30-40 km de large et la prétendue crainte de la menace kurde, il y a en fait la volonté turque de reprendre tout le territoire syrien, sur une ligne Antioche-Alep-Manbij-Hassaké, perdu, avec toute la Syrie et l'Irak, au moment du démembrement de l'Empire ottoman à l'issue de la Première guerre mondiale (idéalement dans le rêve nationaliste turc, la ligne se poursuivrait jusqu'à Mossoul, en Irak, mais pour l'heure Erdogan n'a fait que peu de mouvements en ce sens).


Les Turcs auraient voulu ne jamais perdre cette région mais, contrairement aux terres prises par les Grecs et reprises par la guerre gréco-turque de 1919-1922, Ataturk n'avait pas pu la reprendre parce que la Syrie et l'Irak étaient sous mandat français et britannique. La Turquie d'alors n'avait pas de quoi affronter ces grandes puissances victorieuses du conflit mondial directement, et a donc dû renoncer à cette reconquête. Mais l'idée est restée, par ailleurs soutenue par le fait que l'Irak et la Syrie ne sont guère pas des Etats historiquement aussi légitimes que la Turquie, leurs frontières ayant été décidées par les Européens.


Sous ces prétextes de sécurité Erdogan cherche donc en fait à annexer le nord du Rojava selon cette ligne, qu'il entend repeupler de Syriens réfugiés redevables à la Turquie, ou en tout cas dont la présence prolongée sur le territoire turc a sans doute permis de nouer des relations utiles.


D'ores et déjà Erdogan a fait cela avec les opérations Branche d'Olivier et Bouclier de l'Euphrate autour d'Afrin et Al-Bab, ces régions du nord de la Syrie étant annexées de facto, avec le drapeau turc qui flotte sur les écoles et les bâtiments publics et les Turkmènes (appartenant donc ethniquement au "monde turc") placés aux postes à responsabilité.


Ce à quoi l'on assiste n'est donc qu'une manifestation d'une ambition nationale turque qui remonte à la dislocation de l'Empire ottoman, et les Américains auront beau essayer de donner à la Turquie toutes les garanties de sécurité quant aux Kurdes, cela ne suffira jamais parce que la motivation d'Erdogan n'est pas sécuritaire mais irrédentiste.




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© 2019 – Philippe Fabry

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